Fight : Whitman vs St Jean de la Croix

Kangourous-cont-Sepia                 waltwhitman-cont-Sepia    VS    St-Jean-dela+cont-Sepia

Le grand écart entre Whitman et St Jean de la Croix est vraiment fascinant. A découvrir :

Walt Whitman – Chant de moi-même

Walt Whitman, un cosmos, de Manhattan le fils, Turbulent, bien en chair, sensuel, mangeant, buvant et procréant,
Pas sentimental, pas dressé au-dessus des autres ou à l’écart d’eux
Pas plus modeste qu’immodeste.

Arrachez les verrous des portes!
Arrachez les portes mêmes de leurs gonds!

Qui dégrade autrui me dégrade
Et rien ne se dit ou se fait, qui ne retourne enfin à moi.

A travers moi le souffle spirituel s’enfle et s’enfle, à travers moi c’est le courant et c’est l’index.

Je profère le mot des premiers âges, je fais le signe de démocratie,

Par Dieu! Je n’accepterai rien dont tous ne puissent contresigner la copie dans les mêmes termes.
A travers moi des voix longtemps muettes

Voix des interminables générations de prisonniers, d’esclaves,

Voix des mal portants, des désespérés, des voleurs, des avortons,
Voix des cycles de préparation, d’accroissement,
Et des liens qui relient les astres, et des matrices et du suc paternel.
Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds,
Des êtres mal formés, vulgaires, niais, fous, méprisés,
Brouillards sur l’air, bousiers roulant leur boule de fiente.

A travers moi des voix proscrites,
Voix des sexes et des ruts, voix voilées, et j’écarte le voile,
Voix indécentes par moi clarifiées et transfigurées.

Je ne pose pas le doigt sur ma bouche
Je traite avec autant de délicatesse les entrailles que je fais la tête et le coeur.
L’accouplement n’est pas plus obscène pour moi que n’est la mort.
J’ai foi dans la chair et dans les appétits,
Le voir, l’ouïr, le toucher, sont miracles, et chaque partie, chaque détail de moi est un miracle.

Divin je suis au dedans et au dehors, et je sanctifie tout ce que je touche ou qui me touche.
La senteur de mes aisselles m’est arôme plus exquis que la prière,
Cette tête m’est plus qu’église et bibles et credos.

Si mon culte se tourne de préférence vers quelque chose, ce sera vers la propre expansion de mon corps, ou vers quelque partie de lui que ce soit.
Transparente argile du corps, ce sera vous!
Bords duvetés et fondement, ce sera vous!
Rigide coutre viril, ce sera vous!
D’où que vous veniez, contribution à mon développement, ce sera vous!
Vous, mon sang riche! vous, laiteuse liqueur, pâle extrait de ma vie!
Poitrine qui contre d’autres poitrines se presse, ce sera vous!
Mon cerveau ce sera vos circonvolutions cachées!
Racine lavée de l’iris d’eau! bécassine craintive! abri surveillé de l’oeuf double! ce sera vous!
Foin emmêlé et révolté de la tête, barbe, sourcil, ce sera vous!
Sève qui scintille de l’érable, fibre de froment mondé, ce sera vous!
Soleil si généreux, ce sera vous!
Vapeurs éclairant et ombrant ma face, ce sera vous!
Vous, ruisseaux de sueurs et rosées, ce sera vous!
Vous qui me chatouillez doucement en frottant contre moi vos génitoires, ce sera vous!
Larges surfaces musculaires, branches de vivant chêne, vagabond plein d’amour sur mon chemin sinueux, ce sera vous!
Mains que j’ai prises, visage que j’ai baisé, mortel que j’ai touché peut-être, ce sera vous!

Je raffole de moi-même, mon lot et tout le reste est si délicieux!
Chaque instant et quoi qu’il advienne me pénètre de joie,
Oh! je suis merveilleux!
Je ne sais dire comment plient mes chevilles, ni d’où naît mon plus faible désir.
Ni d’où naît l’amitié qui jaillit de moi, ni d’où naît l’amitié que je reçois en retour.

Lorsque je gravis mon perron, je m’arrête et doute si ce que je vois est réel.
Une belle-de-jour à ma fenêtre me satisfait plus que toute la métaphysique des livres.
Contempler le lever du jour!
La jeune lueur efficace les immenses ombres diaphanes
L’air fleure bon à mon palais.
Poussées du mouvant monde, en ébrouements naïfs, ascension silencieuse, fraîche exsudation,
Activation oblique haut et bas.
Quelque chose que je ne puis voir érige de libidineux dards
Des flots de jus brillant inondent le ciel.

La terre par le ciel envahie, la conclusion quotidienne de leur jonction
Le défi que déjà l’Orient a lancé par-dessus ma tête,
L’ironique brocard: Vois donc qui de nous deux sera maître!

(Traduction d’André Gide)

Et maintenant, St Jean de la Croix  – Autre glose au divin 

Pour toute beauté, je l’assure,
Je ne me perdrai jamais, moi,
Sinon par un je ne sais quoi
Qui se gagne par aventure.

Saveur de tout bien qui finit
N’a d’autre résultat extrême
Que de blaser le palais même
Et de fatiguer l’appétit ;
Ainsi pour attrait ni parure,
Je ne me perdrai jamais, moi,
Sinon par un je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Le cœur fidèle et généreux
Jamais n’arrête son courage
Dès qu’il peut s’ouvrir un passage
S’il n’est trop difficulteux ;
Rien ne l’abat ni le sature,
Et si haut l’exalte sa foi,
Qu’il jouit d’un je ne sais quoi
Qu’il trouve par aventure.

Qui par l’amour tourmenté
De l’être divin qui le touche,
Voit son goût changer dans sa bouche ;
Des plaisirs il est dégoûté.
Tel au fiévreux la nourriture
Répugne aussitôt qu’il la voit,
Et désire un je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Ne soyez nullement surpris
Qu’ainsi le goût se décompose,
Car du mal il est seul la cause
Tant le reste est pour lui sans prix.
Semblable est toute créature
Qui se voit ravir hors de soi,
Et savoure une je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Et ainsi la volonté
Par la Divinité touchée,
Sa soif ne peut être étanchée
Qu’auprès de la Divinité,
Mais telle est sa beauté si pure
Qu’on ne la voit que par la foi ;
Ne lui plaît qu’un je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Ainsi par l’amour agréé,
Dis-moi, craindrais-tu la souffrance
Puisqu’il n’est de jouissance
Pour toit parmi tout le créé ?
Sans forme, seul et sans figure,
Sans soutien en aucun endroit,
Mais goûtant là je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Ne crois pas que l’intérieur
Qui vaut plus que toute richesse
Trouve la joie et l’allégresse
Dans une terrestre saveur ;
Sur toute beauté de nature
Qui sera, qui fut ou qui soit,
Tu goûtes là je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Mais il emploiera plus de soin
Qui veut profiter davantage
De ce qu’il désire en partage
Que ce qu’en gagnant il s’adjoint ;
Plus haute sera ma stature,
Toujours je m’inclinerai, moi,
Surtout vers un je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Ce qui par les sens est rêvé
Et qui peut ici se comprendre,
C’est ce que l’esprit croit entendre
Quoiqu’il soit bien plus élevé ;
Ni par la grâce ou par beauté pure
Jamais ne je ne me perdrai, moi
Sinon par un je ne sais quoi
Qui se trouve par aventure.

Poèmes mystiques de saint Jean de la Croix 
Textes espagnol et français en regard
Jean de la Croix, 1542-1591
Paris : G. Beauchesne
PQ 6400 .J8 A17 1922

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